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messagers
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Atelier du mardi soir 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
Dernière mise à jour :
18.03.2008
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90 Spontane

Christophe : Une autre planète

Posté le 24.09.2007 par messagers

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Une autre planète

- Dis Monsieur, dessine-moi un ballon.
Un sourire illumina le visage du vieil homme. Se saisissant de la feuille de papier que lui tendait l’enfant il traça à main levée l’esquisse d’un ballon ovale.

L’enfant, en découvrant le dessin, écarquilla les yeux d’un air étonné. Fronçant les sourcils et se grattant la tête, il cherchait à comprendre quelque chose qui manifestement lui échappait.
- Dis Monsieur, il y a quelque chose qui cloche... Ton ballon, là, fit-il en pointant son index sur le dessin, il ne tourne pas rond.
- Tu sais petit, il ne faut pas toujours se fier aux apparences. Regarde ta planète par exemple : elle ne tourne pas très rond en ce moment il me semble et pourtant la Terre est bel et bien ronde.

L’enfant demeura perplexe quelques instants.
- Dis Monsieur, tu viens de quelle planète, toi ?
Décidément cet enfant était bien curieux et ne manquait pas d’aplomb, pensa le vieil homme.
- Je viens d’un pays qui s’appelle l’Ovalie.
- L’Ovalie ? Quel drôle de nom ! fit l’enfant en pouffant de rire. Et pourquoi l’appelle-t-on ainsi ?
- Oh, sans doute parce que tout y est plus ou moins ovale : les ballons, mais aussi les poissons qui dansent dans les rivières, les prunes qui tombent des arbres, les galettes qui sortent du four, que sais-je encore.

L’enfant, insatiable, tendit à nouveau la feuille de papier :
- Dis Monsieur, dessine-moi des buts.
Le vieil homme ne se fit pas prier et traça deux lignes verticales qui montaient vers le ciel à n’en plus finir, jusqu’à toucher les étoiles.
Cette fois-ci, l’enfant prit un air courroucé et s’emporta :
- Ce n’est pas gentil, tu te moques de moi, tes buts, ils n’ont même pas de filets !
Le vieil homme, sans se départir de son calme, lui répondit avec indulgence :
- Vois-tu, bien souvent, on veut emprisonner le ballon dans les mailles du filet, afin qu’il ne puisse pas s’échapper. Chez nous, en Ovalie, c’est tout le contraire : le ballon, il faut le faire vivre, le libérer, le laisser respirer alors, quand par magie il passe au-dessus des poteaux et s’élève dans le ciel, tout le monde se lève et applaudit.

L’enfant commençait à le trouver sympathique ce vieil homme ; un tantinet bizarre, certes, mais sympathique.
- Dis Monsieur, dessine-moi le public.
Le vieil homme prit cette fois plusieurs crayons de couleurs différentes et, procédant par petites touches, à la manière des impressionnistes, dessina toute une palette de supporters bigarrés, bras-dessus, bras-dessous, envahissant les gradins, chantant à tue-tête, gesticulant, encourageant leur équipe, déployant des banderoles, jouant de leur instrument de musique favori.
L’enfant à nouveau sembla ne pas comprendre :
- Mais tu as mélangé les supporters des deux équipes, ce n’est pas possible ; d’habitude on les sépare pour éviter qu’ils ne se battent, sinon c’est trop dangereux !
Une lueur de tristesse voila un court instant le regard du vieil homme, mais il sut se ressaisir :
- C’est vrai, j’ai vu de nombreux stades comme ceux que tu décris, avec des barrières, des grillages, des cordons de sécurité mais chez nous, en Ovalie, on vient applaudir le beau jeu ; l’adversaire, on le respecte ; l’arbitre, on ne l’invective pas ; le joueur d’en face, on ne le siffle pas sous prétexte qu’il ne porte pas le même maillot ; et à la fin du match on se serre la main et on se congratule.
- Quel drôle de pays, et quel drôle de jeu ! s’exclama l’enfant. Puis il ajouta, des étoiles plein les yeux :
- Dis Monsieur tu m’emmènes avec toi voir un match ?
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Christophe : Nouvelle pour Le Pecq

Posté le 20.06.2007 par messagers

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Fille-Mère

- Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance ?

Sophie ne put réprimer un sourire. De l’index elle se frotta consciencieusement l’arête du nez dans un geste familier dont on ne savait pas très bien s’il masquait une certaine gêne, s’il était destiné à la rassurer ou s’il était tout simplement le signe d’une intense réflexion.
- Oui, enfin peut-être ; je ne sais pas.

Marie-françoise retrouvait bien là le caractère de sa fille, tout en évitements, en non-dits, en sous-entendus ; plus que de la timidité, de la pudeur ; en tout cas de la défiance dès lors qu’il lui fallait se confier.
- Tu sais, tu n’es pas obligée de me répondre, si tu préfères confier tes souvenirs à des étrangers plutôt qu’à ta mère …

La phrase resta en suspens, laissant planer dans l’air comme une insinuation, comme un reproche teinté d’amertume, comme une invitation à poursuivre aussi.
- Maman, je t’en prie, arrête. Mon enfance tu la connais mieux que quiconque alors pourquoi irais-je te raconter ce que tu sais déjà par cœur ?

C’est bien ce que je disais : ma fille est passée maître dans l’art de l’esquive, de la dérobade, du je réponds à une question par une autre question. Pas étonnant qu’elle réussisse si bien dans ce qu’elle appelle son « métier ». Gardant pour elle ses pensées Marie-françoise répliqua :
- Tu ne m’as toujours par répondu : tu vas vraiment te répandre dans les journaux, livrer notre vie en pâture à la presse people, comme n’importe quelle chanteuse ou actrice de cinéma ?

Sophie perçut la hantise de sa mère, presque maladive : se faire remarquer. Sa devise avait toujours été : pour vivre heureux vivons cachés ! Le charme discret d’une petite bourgeoisie de province repliée sur elle-même et ses certitudes. Elever des murs autour de la propriété familiale, étouffer les sentiments, dissimuler les aspérités et ne laisser paraître que ce qui est lisse, ne pas soulever les meubles de peur de voir la poussière s’envoler.
- Maman, il ne s’agit pas de journaux mais seulement d’un livre. Tu sais, tout le monde fait ça aujourd’hui, je ne vois pas où est le mal.

Marie-françoise, de manière imperceptible, s’était raidie : ainsi c’était donc vrai ! Mieux qu’une confession du bout des lèvres, sa fille venait de lui faire un aveu cinglant.
- Et à défaut de partager tes secrets de petite fille je peux savoir d’où vient ce besoin soudain de parler de toi ? Ne me dis pas que c’est toi qui as eu cette idée, je ne te croirais pas.

Sophie se demanda quelle idée elle avait eue de venir passer ce dimanche avec sa mère : la distraire ? Lui faire un peu de conversation ? Allons donc, elle avait plutôt l’impression de subir un interrogatoire en règle dont elle ne voyait plus comment me dépêtrer.
- Non, c’est Paul qui me l’a suggéré. Tu sais il attache beaucoup d’importance à mon image et il pense qu’évoquer mon enfance me rapprochera des gens, me rendra plus accessible, moins distante, plus …

Mon gendre, il ne manquait plus que lui, cet ambitieux raté, toujours à vouloir faire le bonheur des autres malgré eux. Mais qu’est ce qu’elle peut bien lui trouver ? Si encore il était beau, s’il avait de l’humour, si au moins il était intelligent !
- … plus populaire, oui je comprends. Remarque, à bien y réfléchir, c’est somme toute assez logique quand on veut comme toi plaire et séduire.

Sophie se fit violence pour ne pas répondre et ne pas tomber dans le
piège de la provocation, la grande spécialité de la maison.
- Ne complique pas les choses, veux tu. C’est beaucoup plus simple que tu ne l’imagines. Les gens ont de moi une vision réductrice, voire déformée et j’y vois une formidable opportunité de leur parler avec mon cœur, avec sincérité.

Ah quel talent ! Mais pourquoi a-t-elle abandonné ses études de droit ? Elle aurait fait un brillant avocat, comme son père. Non, au lieu de cela il a fallu qu’elle s’entiche de cet arriviste.
- Je ne sais pas ce que ton pauvre père aurait pensé de tout cela ; mais j’imagine que c’est le cadet de tes soucis.

Le chantage affectif maintenant, il y avait longtemps ! Décidément rien ne lui sera épargné . C’est sur que pour son père le mot ambition ne se conjuguait pas au féminin ; mais qu’importe : aujourd’hui il serait fier d’elle et de sa réussite. Comme elle ne répondait pas, sa mère reprit de plus belle :
- J’espère au moins que tu n’as pas évoqué …

Sophie la coupa net :
- Et bien si figure-toi. Comment peux tu imaginer une seule seconde que je puisse évoquer mon enfance en passant sous silence le souvenir de mon petit frère ?

Sa mère blêmit et d’une vois tremblante qui peine à masquer sa fureur
contenue :
- Mais je ne te permets pas, tu n’as pas le droit ! Tu n’as donc aucune pudeur ?

Mais déjà Sophie ne l’écoutait plus. Elle avait détourné la tête et se remémorait l’instant où elle avait vu son frère pour la dernière fois. C’était un Dimanche et elle se tenait debout comme aujourd’hui, près de la fenêtre du salon qui donne sur le perron. Son frère, on l’emmenait de force, dans une pension spéciale où il serait bien, lui avait-on dit. Et lui il se débattait, l’implorait du regard, elle, sa sœur aînée qui était la seule de la famille à l’aimer, malgré sa différence, lui qui n’avait pas toute sa tête. Sophie refoula avec peine les larmes qui montaient. Les mots que déversait sa mère ne lui parvenaient plus que par bribes : … honte … honneur de la famille … réputation … secret … tout gâcher.

Ce n’est que bien des années plus tard qu’elle avait appris que son frère était mort, qu’il n’avait pas survécu à la maladie, que non il n’était pas enterré dans le caveau familial, qu’il valait mieux l’oublier, comme s’il n’avait jamais existé. Peu à peu une chape de plomb et de silence avait recouvert tout ce qui pouvait rappeler son existence fugitive. Sophie réalisait à cet instant que ce n’était pas à sa mère qu’elle était venue rendre visite mais à ses souvenirs d’enfance justement. Voir que tout était à sa place d’une manière presque immuable la
rassurait car ne lui demandait aucun effort de mémoire, en même temps ce côté figé l’irritait profondément, comme la marque d’un conservatisme qu’elle abhorrait.

Sa mère s’était depuis de longues minutes murée dans un silence plein de rancœur : comment sa fille avait-elle pu oser, dévoiler ce secret de famille si jalousement gardé, qu’elle avait mis des années à enfouir ? Sophie secoua la tête. Allons, il lui fallait se reprendre, être forte, ne pas se laisser aller. On ne lui pardonnerait aucun signe de faiblesse, elle ne le savait que trop. Rançon d’un métier exposé parce que public, où chaque geste est épié, chaque parole interprétée, le moindre faux-pas amplifié. Il lui faudrait encore se durcir, se
fabriquer un personnage.
- Arrêtons là si tu veux bien, je n’ai pas envie de me fâcher avec toi. D’ailleurs rassure-toi, mon éditeur m’a fait retirer tout ce qui pouvait ternir notre image ou notre réputation. Le chapitre que je lui avais consacré a été entièrement supprimé.

En prononçant ces mots Sophie mesura quelle concession elle avait dû faire pour préserver …. Pour préserver quoi au juste ? Son image ? Son orgueil ? Ses chances de réussir ? Fallait-il que chaque marche qu’elle gravissait dans son ascension s’accompagne inéluctablement de ce type de renoncement ?
Sa mère la sortit de sa réflexion :
- Si je comprends bien tu es en train de me dire que ce livre est déjà terminé ! moi qui pensais que ce n’était qu’un vague projet ; mais tu es libre après tout, tu feras comme bon te semble, d’ailleurs tu n’en a jamais fait qu’à ta tête.

Cette manie, exaspérante, qu’avait sa mère de lui rappeler en permanence qu’elle était libre, comme le besoin d’exorciser une évidence mal assumée, consentie à regret. Sophie lui lança, non sans ironie :
- Tu devrais plutôt te réjouir. Quand j’étais petite, tu me reprochais tout le temps de ne pas aller au bout de ce que j’entreprenais !

Marie-françoise lui trouvait le même regard effronté que bien des années plus tôt. « Réponse à tout » l’avait surnommée sa maîtresse d’école : pas étonnant finalement qu’elle ait voulu faire carrière dans ce métier, pourtant si peu accessible aux femmes. Elle ne parvint pas à contenir plus longtemps son désir de savoir :
- Et, sans être indiscrète, il sort quand ce livre ?

C’était dit avec un apparent détachement, à la limite de la désinvolture, mais Sophie sentit poindre la curiosité et l’attente …
- Demain. Demain dans toutes les bonnes librairies. D’ailleurs j’allais oublier, je t’ en ai apporté un exemplaire : je te l’ai même dédicacé. Non, pas maintenant, tu la liras quand je serai partie.

Un coup d’œil furtif à sa montre :
- Il faut que j’y aille. Je dois être à Paris pour le journal de vingt heures ; tu comprends ? Ma dernière apparition publique avant dimanche prochain.

Marie-françoise sent une angoisse l’étreindre subitement, une boule à
l’estomac, une sorte de fierté aussi ; et si elle était élue ? Si elle devenait madame la Présidente ? Après tout, les derniers sondages la placent en bonne position…. sa petite fille …. qu’elle n’a pas vue grandir, qu’elle n’a pas voulu voir grandir…. qui lui apparaît si grande tout à coup.
- Je comprends. Ne te mets pas en retard, tu dirais que c’est de ma faute. Allez qu’est ce que tu attends ? Sauve toi vite.
Tu ne m’embrasses pas ?
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Christophe : Texte hors atelier

Posté le 24.05.2007 par messagers
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Train d’enfer

Aujourd’hui c’est mon anniversaire et je n’ai pas le cœur à plaisanter. Pourtant je suis comme on dit en pleine possession de mes moyens. Je ne me sens pas diminué et pour cause : je m’astreins à des exercices quotidiens, été comme hiver, pour rester en forme et cela fait des lustres que j’ai arrêté de cracher de la fumée et de toussoter. J’en connais beaucoup qui aimeraient bien pouvoir en dire autant, tous ceux dont les articulations rouillées font entendre des grincements, tous ceux qui gémissent au moindre effort. Je suis en pleine force de l’âge, celui de toutes les conquêtes, de toutes les aventures. Enfin c’est ce que je croyais jusqu’au jour récent où on m’a laissé entendre qu’il faudrait penser à la retraite, qu’il faudrait bien s’arrêter un jour et laisser la place aux jeunes. Et ce jour est arrivé. Ironie du sort il faut que cela soit le jour de mon anniversaire.
Sans le dire de manière aussi brutale et irrévérencieuse je sais bien ce qu’ils pensent : que je suis tout juste bon à mettre au rebut, incapable d’évoluer. Allez le vieux, fin du service actif, direction la voie de garage, tout le monde descend !

Je suis tout simplement un train trop vieux, un de ces trains jugé inapte au service, tas de ferraille « qui a fait son temps «, carcasse tout juste promise à être désossée chez le ferrailleur. A moins que, pris de remords tardifs, ils m’envoient faire quelques années supplémentaires à l’autre bout du monde, jouer les prolongations dans un de ces pays en voie de développement qui savent se contenter de si peu. Ou qui n’ont pas le choix c’est selon.
Voilà, l’heure de la retraite a sonné pour moi qui hier encore étais à juste titre considéré comme le fleuron de la technologie sur rail. Dépassé. Obsolète.
Et j’aurai beau m’époumoner, c’est en vain que je lutterai contre ces petits jeunes à grande vitesse, aux lignes profilées et arrogantes, aussi racés et silencieux que j’ai l’air emprunté et bruyant.

Cette mise à l’écart est venue progressivement, insidieusement. Oh il y a bien eu ici ou là quelques signes avant coureurs qui auraient pu, ou dû, m’alerter : une maintenance un peu moins pointilleuse qu’à l’accoutumée, un entretien qui s’espace jusqu’à devenir superficiel, et surtout ce manque de respect de la part de certains usagers qui ne semblait plus offusquer personne. Dégradations, banquettes lacérées, vols à l’intérieur des wagons, et à l’extérieur profusion de tags et de graffitis qu’on ne prenait même plus la peine d’effacer.
Remarquez moi les tags j’aime plutôt : dans la grisaille ambiante un peu de fantaisie colorée avait au moins le mérite de faire se retourner les gens sur mon passage. Rien de pire que de passer inaperçu même si je feignais d’ignorer les railleries et les sarcasmes qui m’accompagnaient.

Soit, je suis démodé et du même coup la fermeture de la ligne a été décrétée. Cette ligne que je connais par cœur pour l’avoir parcourue pendant tant d’années et sur laquelle j’effectue aujourd’hui mon dernier voyage en forme d’aller simple.
Il y a bien eu ici ou là quelques voix qui se sont élevées, quelques protestations émanant de particuliers déjà résignés. Rien n’y a fait. Il y a même eu une association qui s’est constituée – Préservons notre patrimoine, sauvons les trains de nos régions- . Pancartes, banderoles, défilés : aucun argument n’a pu empêcher l’inéluctable de se produire : ni la désertification rurale, ni l’absence de lien social. Pas assez rapide, pas assez rentable, le verdict est tombé, sans appel : on n’arrête pas le progrès.

Derniers kilomètres en rase campagne. Gares désaffectées. Passages à niveaux en berne. Instinctivement je ralentis, histoire sans doute de faire durer le plaisir, de retarder l’échéance. Au bout du périple je ne sais que trop ce qui m’attend : les flonflons de la fête et l’orchestre de l’harmonie municipale ; on aura décoré pour l’occasion les quais de la gare, dressé des tables pour le buffet, les notables honoreront de leur présence ce moment historique et avec solennité prononceront leurs discours, sincères, compassés et grandiloquents. C’est comme si j’y étais. Je les entends déjà rivaliser de superlatifs : « une conduite exemplaire tout au long de ces années, une fiabilité légendaire, une régularité sans faille qui fait l’honneur des chemins de fer, des milliers de kilomètres parcourus sans le moindre accrochage ou accident, le grand prix de la sécurité décerné à titre posthume, jamais une panne, une ponctualité qu’on nous envie bien au-delà de nos frontières etc.…etc.… »
Applaudissements nourris pour la circonstance, larme à l’œil pour quelques nostalgiques, 3 notes de musique qui sonnent faux, rideau, fin de la représentation.

Nous y sommes donc, le glas de la retraite a sonné, place aux jeunes : du renouveau, de la vitalité, du dynamisme, de la vitesse que diable ! Allez : qu’on en finisse, à quoi bon ressasser les regrets teintés d’amertume ?
Encore quelques centaines de mètres et déjà je devine les premiers aiguillages qui se profilent, qui dessinent leur toile complexe et qui s’enchevêtrent sans queue ni tête, décrivant des arabesques impossibles à déchiffrer. Et c’est le déclic, impensable il y a encore quelques minutes : je ne réfléchis pas. C’est vrai que j’ai tout à coup des fourmis dans les bielles. Dans une embardée (j’allais dire volte-face mais n’exagérons pas) je quitte la voie principale et bifurque sur une voie secondaire qui me tend les bras, comme une invitation. Je prends la tangente. Oui parfaitement, je m’évade, je fuis sous le regard médusé de l’assistance. Stupide, le chef d’orchestre garde sa baguette en l’air, comme pétrifié au moment précis où il allait battre la mesure. Le maire reste bouche bée : un train fantôme ne lui ferait pas plus d’effet. J’accélère, grisé par un vent de liberté. Pas le moment de dérailler. A moi les grands espaces !Cette étendue à perte de vue devant moi, ce sont les steppes et la taïga d’Asie centrale. Cette colline qui semble se profiler à l’horizon c’est le Machu picchu que je vais gravir sans me retourner, mon Pérou à moi. Je dévale à tombeaux ouverts les pentes des montagnes qui surplombent les fjords norvégiens, j’avale sans ralentir les courbes en pleine savane africaine, je fonce à travers la pampa argentine, je …. Je rêve.

Et soudain c’est le cauchemar, l’horreur- ces panneaux – non ce n’est pas possible – voie sans issue –Je suis sur une voie de garage, sans aucun échappatoire. Destination nulle part. Déjà se dressent, menaçants, monstrueux d’immobilisme, les butoirs qui marquent la fin de la ligne et destinés à arrêter les trains au bout de leur course. Fait comme un rat, je suis pris au piège. Ralentir ? J’hésite une fraction de seconde, c’est ce qu’on doit appeler l’instinct de conservation. Je lève le pied et puis non : je ne vais pas leur faire ce plaisir. Je ne veux plus vieillir. Par contre je veux bien mourir. Alors j’accélère, au maximum de ma puissance, et je jette mes dernières forces. Dernier virage. Dernière ligne droite : la plus rapide, la plus longue, interminable. Le public, debout, retient son souffle. Ma dernière volonté : qu’on dise de moi en guise d’épitaphe : « ce train était devenu fou, qu’il repose en paix «.
Encore quelques mètres. Je suis à bout de souffle. Terminus du train.


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Jocelyne : La marelle

Posté le 01.04.2007 par messagers
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QUI EST ELLE ?

Je pensais qu'elle n'existait plus mais j'ai découvert, en parlant avec de jeunes enfants, qu'il n'en était rien.

Je suis une petite fille, j'aime l'école et ce que l'on y apprend, mais aussi les récréations où des groupes se forment autour d'elle pour certains enfants, et ailleurs dans la cour pour les autres écoliers.

La craie trouvée dans la forêt lors de la promenade dominicale avec les parents sert à tracer au sol, même mouillé, rien ne nous arrête.

On commence par le ciel qui forme un demi-cercle sous lequel viennent s'imbriquer deux rectangles, au milieu desquels vient un carré, puis deux autres rectangles suivis de trois carrés, et ,pour sublimer le tout, la terre s'inscrit au sol en un demi-cercle sous les cases numérotées par ordre décroissant.

La dextérité du traçage est nécessaire, et malgré les remontrances de nos mamans le soir, pour les tabliers souillés par la craie, le délice commence.

L'ordre des joueurs est établi en fonction d'un caillou plat, lancé dans une des cases, le plus petit commence.

Les rires d'excitation fusent de toutes parts en fonction de la rapidité à atteindre le ciel, car le gagnant est celui qui revient le plus vite à la terre, en étant passé par le ciel.

Pas de tricheries possibles, tous les regards sont rivés sur elle, même si les traits ne sont pas droits, elle fait pétiller nos regards comme un feu de joie, et l'émotion attise nos pommettes lorsque nous gagnons et, parfois, elle entend des enfants ronchonner quand ils n'arrivent pas à atteindre la bonne case.

Elle a ses règles inflexibles, mais elle ne triche pas avec nous, aussi nous acceptons, et c'est pour cela que nous l'aimons, elle est juste.

Elle reçoit l'empreinte de nos souliers, parfois un genou quand le joueur est déstabilisé, mais ce n'est pas elle qui nous blesse mais l'asphalte.

C'est notre compagne de jeu que l'on quitte quand la récréation est terminée, mais que l'on retrouve avec plaisir, et si la pluie l'a emportée, une autre est retracée.

Ce qui est fantastique pour un enfant c'est qu'elle ne nous rend jamais triste, car la fin d'une marelle donne la vie à une autre.
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