Christophe : Personnage et événement
Posté le 21.12.2007 par messagers
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De la place pour deux
Je n’y vois plus rien, c’est bien ma veine : il fait nuit comme dans un four. Pas une lueur pour me guider. Pas le moindre halo de réverbère, pas le moindre faisceau lumineux d’un phare de voiture, pas une bougie, pas une chandelle, rien !
Je ne suis pas d’un naturel peureux, n’allez pas croire cela, mais tout de même, il y a des limites.
Je progresse à tâtons, avec d’infinies précautions. Sous mes pieds mal assurés les tuiles rendues glissantes par la pluie se dérobent. Tant bien que mal je rétablis mon équilibre, évitant la chute de justesse. Chaque année c’est pareil, je suis à deux doigts de me rompre les os sur leurs maudits toits en pente. Et mes rhumatismes qui me reprennent : ce doit être l’humidité ambiante. C’est décidé : la prochaine fois ils n’auront qu’à se débrouiller sans moi. Je commence à me faire vieux et il serait peut-être temps de passer la main, après toutes ces années.
Le rebord de la cheminée est là, tous près ; je le devine, je le sens à l’acre odeur de suie et de fumée qui l’imprègne, à une vague chaleur qui se diffuse au fur et à mesure que je m’en approche. Pourvu qu’ils aient pensé à appeler le ramoneur parce que je n’ai pas l’intention de me salir. Je me penche pour entamer ma descente et, aïe, mon front heurte brutalement le front d’un autre individu, assez corpulent me semble-t-il, à en juger par le choc qui va me laisser une énorme bosse. Ma réaction ne se fait pas attendre :
- Non mais dites donc, vous ne pourriez pas faire un peu attention où vous mettez les pieds ?
- Je vous signale que j’étais là avant vous Monsieur…Monsieur ?
- Peut importe mon nom, il me semble que vous me devez des excuses.
- Des excuses ? Vous plaisantez j’espère ? Je travaille moi, Môssieur, et je n’ai que faire de vos jérémiades.
- Vous travaillez, dites vous, comme cela, en pleine nuit ? La belle affaire ! Bon, assez perdu de temps, poussez vous un peu, je suis pressé ; on m’attend figurez vous.
- Voyez-vous cela. Je vous ferai remarquer que moi aussi on m’attend. J’ai une livraison à effectuer, et de la plus haute importance qui plus est.
- Tiens donc, comme c’est étrange, Monsieur est livreur. Et pourquoi je vous prie ne passez vous pas par la porte comme tout le monde, ou par la fenêtre ?
- D’une part parce que je ne suis pas Monsieur tout le monde et d’autre part parce que je ne suis pas non plus un voleur. Je suis là en service commandé. Je peux bien vous le dire après tout, je suis le Père Noël.
- Je n’ai jamais entendu quelque chose d’aussi absurde. C’est risible. Vous n’êtes qu’un imposteur. Le Père Noël, le seul, l’unique, le vrai, c’est moi.
- Comment osez-vous ? C’est impossible puisque je vous dis que c’est moi.
- Allons, laissez moi rire : et puis de toutes façons tout le monde sait que le Père Noël n’existe pas voyons !
- Vous n’existez pas, nuance.
- Mettons nous d’accord au moins sur un point : le Père Noël, s’il existe, ne peut-être qu’unique.
- Je vous l’accorde et je ne vois qu’une solution pour sortir de ce quiproquo.
- Peut-on savoir laquelle ?
- C’est très simple : nous allons nous interroger à tour de rôle jusqu’à ce que l’un d’entre nous, le pseudo Père Noël, soit démasqué.
- Je trouve cela grotesque mais puisque vous y tenez, allons y et finissons en. Nous avons assez perdu de temps. Vous permettez que je commence ?
- J’allais justement vous le proposer. Je vous écoute.
- Très bien. D’abord, d’où venez-vous ?
- Du Nord, du grand Nord ; d’un petit village qui s’appelle Rovaniemi, c’est juste en-dessous du cercle polaire et il y a de la neige toute l’année.
- Admettons. Et comment êtes vous arrivé jusqu’ici ?
- Quelle question ! Avec mon traîneau volant pardi ! Tiré par huit magnifiques rennes si vous voulez savoir.
- Leur nom ?
- Rien de plus facile : Tornade, Danseur, Furie, Fringuant, Comète, Cupidon, Eclair et celui que je préfère, Tonnerre.
- A mon tour maintenant : mais permettez d’abord que je vérifie quelque chose.
Et sans lui laisser le temps d’esquisser le moindre geste, je tirai violemment sur sa longue barbe blanche, dans l’espoir d’arracher ce que je pensai être un vulgaire postiche. Las, j’avais beau tirer de toutes mes forces, la barbe ne cédait point. Ma victime poussait des hurlements tels que je dus me rendre à l’évidence : ce n’était pas une fausse barbe.
- Je suis confus, j’étais pourtant persuadé que…
- Vous avez de la chance que je ne sois pas rancunier et plutôt beau joueur; je vous pardonne pour cette fois mais ne vous avisez pas de recommencer ou il vous en cuira.
Un peu gêné je jetai un coup d’œil aux alentours :
- Vous êtes seul, à ce que je vois ?
- Détrompez-vous ! Je ne me déplace jamais sans mon compagnon de toujours, le Père Fouettard. Pour le moment il est occupé dans une autre maison, à deux pas d’ici. D’ailleurs il ne devrait pas tarder.
- Occupé à quoi faire si ce n’est pas trop indiscret ?
- A dispenser des coups de fouet aux vilains garnements ; il faut bien se répartir les tâches sinon en une seule nuit nous n’y arriverions jamais : moi je distribue les cadeaux aux enfants qui ont été sages et lui punit les enfants dissipés et désobéissants qui sont de plus en plus nombreux croyez moi ! ce n’est pas le travail qui manque, malheureusement.
- Mais vous n’avez pas le droit, vous êtes un usurpateur : c’est moi qui avec ma hotte sur le dos distribue des cadeaux aux enfants la nuit de Noël et les dépose au pied du sapin. Vous pourriez au moins respecter les traditions !
- Vous ferez ce que vous voulez la nuit de Noël mais je tiens à vous rappeler que nous ne sommes que dans la nuit du 6 Décembre et que moi, Saint-Nicolas, puisque tel est mon nom, j’ai bien l’intention de faire ce que j’ai toujours fait cette nuit là, à savoir distribuer des cadeaux aux enfants qui le méritent, ne vous en déplaise.
- Comment, le 6 Décembre ? Mais alors je me suis trompé de jour ? enfin, de nuit ?
- J’ai bien peur en effet que vos lutins vous aient joué un bien mauvais tour. Je les savais facétieux mais à ce point…
Jamais je ne m’étais senti à ce point ridicule et humilié. J’étais sur le point de faire demi-tour lorsque Saint Nicolas m’arrêta :
- Ecoutez, voici ce que je vous propose : je suis affreusement en retard dans ma distribution et je crois qu’à deux nous serions plus efficaces.
- Il n’y a plus une minute à perdre. Je vous accompagne mais promettez moi une chose.
- … ?
- Qu’à votre tour vous viendrez m’aider la nuit de Noël.
- C’est promis. Allez, en route, l’aube ne va pas tarder à se lever.
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