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messagers
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Atelier du mardi soir 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
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Christophe : Nouvelle pour Le Pecq

Christophe : Nouvelle pour Le Pecq

Posté le 20.06.2007 par messagers

.
Fille-Mère

- Alors tu vas vraiment faire ça ? Evoquer tes souvenirs d’enfance ?

Sophie ne put réprimer un sourire. De l’index elle se frotta consciencieusement l’arête du nez dans un geste familier dont on ne savait pas très bien s’il masquait une certaine gêne, s’il était destiné à la rassurer ou s’il était tout simplement le signe d’une intense réflexion.
- Oui, enfin peut-être ; je ne sais pas.

Marie-françoise retrouvait bien là le caractère de sa fille, tout en évitements, en non-dits, en sous-entendus ; plus que de la timidité, de la pudeur ; en tout cas de la défiance dès lors qu’il lui fallait se confier.
- Tu sais, tu n’es pas obligée de me répondre, si tu préfères confier tes souvenirs à des étrangers plutôt qu’à ta mère …

La phrase resta en suspens, laissant planer dans l’air comme une insinuation, comme un reproche teinté d’amertume, comme une invitation à poursuivre aussi.
- Maman, je t’en prie, arrête. Mon enfance tu la connais mieux que quiconque alors pourquoi irais-je te raconter ce que tu sais déjà par cœur ?

C’est bien ce que je disais : ma fille est passée maître dans l’art de l’esquive, de la dérobade, du je réponds à une question par une autre question. Pas étonnant qu’elle réussisse si bien dans ce qu’elle appelle son « métier ». Gardant pour elle ses pensées Marie-françoise répliqua :
- Tu ne m’as toujours par répondu : tu vas vraiment te répandre dans les journaux, livrer notre vie en pâture à la presse people, comme n’importe quelle chanteuse ou actrice de cinéma ?

Sophie perçut la hantise de sa mère, presque maladive : se faire remarquer. Sa devise avait toujours été : pour vivre heureux vivons cachés ! Le charme discret d’une petite bourgeoisie de province repliée sur elle-même et ses certitudes. Elever des murs autour de la propriété familiale, étouffer les sentiments, dissimuler les aspérités et ne laisser paraître que ce qui est lisse, ne pas soulever les meubles de peur de voir la poussière s’envoler.
- Maman, il ne s’agit pas de journaux mais seulement d’un livre. Tu sais, tout le monde fait ça aujourd’hui, je ne vois pas où est le mal.

Marie-françoise, de manière imperceptible, s’était raidie : ainsi c’était donc vrai ! Mieux qu’une confession du bout des lèvres, sa fille venait de lui faire un aveu cinglant.
- Et à défaut de partager tes secrets de petite fille je peux savoir d’où vient ce besoin soudain de parler de toi ? Ne me dis pas que c’est toi qui as eu cette idée, je ne te croirais pas.

Sophie se demanda quelle idée elle avait eue de venir passer ce dimanche avec sa mère : la distraire ? Lui faire un peu de conversation ? Allons donc, elle avait plutôt l’impression de subir un interrogatoire en règle dont elle ne voyait plus comment me dépêtrer.
- Non, c’est Paul qui me l’a suggéré. Tu sais il attache beaucoup d’importance à mon image et il pense qu’évoquer mon enfance me rapprochera des gens, me rendra plus accessible, moins distante, plus …

Mon gendre, il ne manquait plus que lui, cet ambitieux raté, toujours à vouloir faire le bonheur des autres malgré eux. Mais qu’est ce qu’elle peut bien lui trouver ? Si encore il était beau, s’il avait de l’humour, si au moins il était intelligent !
- … plus populaire, oui je comprends. Remarque, à bien y réfléchir, c’est somme toute assez logique quand on veut comme toi plaire et séduire.

Sophie se fit violence pour ne pas répondre et ne pas tomber dans le
piège de la provocation, la grande spécialité de la maison.
- Ne complique pas les choses, veux tu. C’est beaucoup plus simple que tu ne l’imagines. Les gens ont de moi une vision réductrice, voire déformée et j’y vois une formidable opportunité de leur parler avec mon cœur, avec sincérité.

Ah quel talent ! Mais pourquoi a-t-elle abandonné ses études de droit ? Elle aurait fait un brillant avocat, comme son père. Non, au lieu de cela il a fallu qu’elle s’entiche de cet arriviste.
- Je ne sais pas ce que ton pauvre père aurait pensé de tout cela ; mais j’imagine que c’est le cadet de tes soucis.

Le chantage affectif maintenant, il y avait longtemps ! Décidément rien ne lui sera épargné . C’est sur que pour son père le mot ambition ne se conjuguait pas au féminin ; mais qu’importe : aujourd’hui il serait fier d’elle et de sa réussite. Comme elle ne répondait pas, sa mère reprit de plus belle :
- J’espère au moins que tu n’as pas évoqué …

Sophie la coupa net :
- Et bien si figure-toi. Comment peux tu imaginer une seule seconde que je puisse évoquer mon enfance en passant sous silence le souvenir de mon petit frère ?

Sa mère blêmit et d’une vois tremblante qui peine à masquer sa fureur
contenue :
- Mais je ne te permets pas, tu n’as pas le droit ! Tu n’as donc aucune pudeur ?

Mais déjà Sophie ne l’écoutait plus. Elle avait détourné la tête et se remémorait l’instant où elle avait vu son frère pour la dernière fois. C’était un Dimanche et elle se tenait debout comme aujourd’hui, près de la fenêtre du salon qui donne sur le perron. Son frère, on l’emmenait de force, dans une pension spéciale où il serait bien, lui avait-on dit. Et lui il se débattait, l’implorait du regard, elle, sa sœur aînée qui était la seule de la famille à l’aimer, malgré sa différence, lui qui n’avait pas toute sa tête. Sophie refoula avec peine les larmes qui montaient. Les mots que déversait sa mère ne lui parvenaient plus que par bribes : … honte … honneur de la famille … réputation … secret … tout gâcher.

Ce n’est que bien des années plus tard qu’elle avait appris que son frère était mort, qu’il n’avait pas survécu à la maladie, que non il n’était pas enterré dans le caveau familial, qu’il valait mieux l’oublier, comme s’il n’avait jamais existé. Peu à peu une chape de plomb et de silence avait recouvert tout ce qui pouvait rappeler son existence fugitive. Sophie réalisait à cet instant que ce n’était pas à sa mère qu’elle était venue rendre visite mais à ses souvenirs d’enfance justement. Voir que tout était à sa place d’une manière presque immuable la
rassurait car ne lui demandait aucun effort de mémoire, en même temps ce côté figé l’irritait profondément, comme la marque d’un conservatisme qu’elle abhorrait.

Sa mère s’était depuis de longues minutes murée dans un silence plein de rancœur : comment sa fille avait-elle pu oser, dévoiler ce secret de famille si jalousement gardé, qu’elle avait mis des années à enfouir ? Sophie secoua la tête. Allons, il lui fallait se reprendre, être forte, ne pas se laisser aller. On ne lui pardonnerait aucun signe de faiblesse, elle ne le savait que trop. Rançon d’un métier exposé parce que public, où chaque geste est épié, chaque parole interprétée, le moindre faux-pas amplifié. Il lui faudrait encore se durcir, se
fabriquer un personnage.
- Arrêtons là si tu veux bien, je n’ai pas envie de me fâcher avec toi. D’ailleurs rassure-toi, mon éditeur m’a fait retirer tout ce qui pouvait ternir notre image ou notre réputation. Le chapitre que je lui avais consacré a été entièrement supprimé.

En prononçant ces mots Sophie mesura quelle concession elle avait dû faire pour préserver …. Pour préserver quoi au juste ? Son image ? Son orgueil ? Ses chances de réussir ? Fallait-il que chaque marche qu’elle gravissait dans son ascension s’accompagne inéluctablement de ce type de renoncement ?
Sa mère la sortit de sa réflexion :
- Si je comprends bien tu es en train de me dire que ce livre est déjà terminé ! moi qui pensais que ce n’était qu’un vague projet ; mais tu es libre après tout, tu feras comme bon te semble, d’ailleurs tu n’en a jamais fait qu’à ta tête.

Cette manie, exaspérante, qu’avait sa mère de lui rappeler en permanence qu’elle était libre, comme le besoin d’exorciser une évidence mal assumée, consentie à regret. Sophie lui lança, non sans ironie :
- Tu devrais plutôt te réjouir. Quand j’étais petite, tu me reprochais tout le temps de ne pas aller au bout de ce que j’entreprenais !

Marie-françoise lui trouvait le même regard effronté que bien des années plus tôt. « Réponse à tout » l’avait surnommée sa maîtresse d’école : pas étonnant finalement qu’elle ait voulu faire carrière dans ce métier, pourtant si peu accessible aux femmes. Elle ne parvint pas à contenir plus longtemps son désir de savoir :
- Et, sans être indiscrète, il sort quand ce livre ?

C’était dit avec un apparent détachement, à la limite de la désinvolture, mais Sophie sentit poindre la curiosité et l’attente …
- Demain. Demain dans toutes les bonnes librairies. D’ailleurs j’allais oublier, je t’ en ai apporté un exemplaire : je te l’ai même dédicacé. Non, pas maintenant, tu la liras quand je serai partie.

Un coup d’œil furtif à sa montre :
- Il faut que j’y aille. Je dois être à Paris pour le journal de vingt heures ; tu comprends ? Ma dernière apparition publique avant dimanche prochain.

Marie-françoise sent une angoisse l’étreindre subitement, une boule à
l’estomac, une sorte de fierté aussi ; et si elle était élue ? Si elle devenait madame la Présidente ? Après tout, les derniers sondages la placent en bonne position…. sa petite fille …. qu’elle n’a pas vue grandir, qu’elle n’a pas voulu voir grandir…. qui lui apparaît si grande tout à coup.
- Je comprends. Ne te mets pas en retard, tu dirais que c’est de ma faute. Allez qu’est ce que tu attends ? Sauve toi vite.
Tu ne m’embrasses pas ?
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