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messagers
Description du blog :
Atelier du mardi soir 05 06 07
Catégorie :
Blog Religion
Date de création :
18.12.2006
Dernière mise à jour :
18.03.2008
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Christophe : Texte hors atelier

Christophe : Texte hors atelier

Posté le 24.05.2007 par messagers
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Train d’enfer

Aujourd’hui c’est mon anniversaire et je n’ai pas le cœur à plaisanter. Pourtant je suis comme on dit en pleine possession de mes moyens. Je ne me sens pas diminué et pour cause : je m’astreins à des exercices quotidiens, été comme hiver, pour rester en forme et cela fait des lustres que j’ai arrêté de cracher de la fumée et de toussoter. J’en connais beaucoup qui aimeraient bien pouvoir en dire autant, tous ceux dont les articulations rouillées font entendre des grincements, tous ceux qui gémissent au moindre effort. Je suis en pleine force de l’âge, celui de toutes les conquêtes, de toutes les aventures. Enfin c’est ce que je croyais jusqu’au jour récent où on m’a laissé entendre qu’il faudrait penser à la retraite, qu’il faudrait bien s’arrêter un jour et laisser la place aux jeunes. Et ce jour est arrivé. Ironie du sort il faut que cela soit le jour de mon anniversaire.
Sans le dire de manière aussi brutale et irrévérencieuse je sais bien ce qu’ils pensent : que je suis tout juste bon à mettre au rebut, incapable d’évoluer. Allez le vieux, fin du service actif, direction la voie de garage, tout le monde descend !

Je suis tout simplement un train trop vieux, un de ces trains jugé inapte au service, tas de ferraille « qui a fait son temps «, carcasse tout juste promise à être désossée chez le ferrailleur. A moins que, pris de remords tardifs, ils m’envoient faire quelques années supplémentaires à l’autre bout du monde, jouer les prolongations dans un de ces pays en voie de développement qui savent se contenter de si peu. Ou qui n’ont pas le choix c’est selon.
Voilà, l’heure de la retraite a sonné pour moi qui hier encore étais à juste titre considéré comme le fleuron de la technologie sur rail. Dépassé. Obsolète.
Et j’aurai beau m’époumoner, c’est en vain que je lutterai contre ces petits jeunes à grande vitesse, aux lignes profilées et arrogantes, aussi racés et silencieux que j’ai l’air emprunté et bruyant.

Cette mise à l’écart est venue progressivement, insidieusement. Oh il y a bien eu ici ou là quelques signes avant coureurs qui auraient pu, ou dû, m’alerter : une maintenance un peu moins pointilleuse qu’à l’accoutumée, un entretien qui s’espace jusqu’à devenir superficiel, et surtout ce manque de respect de la part de certains usagers qui ne semblait plus offusquer personne. Dégradations, banquettes lacérées, vols à l’intérieur des wagons, et à l’extérieur profusion de tags et de graffitis qu’on ne prenait même plus la peine d’effacer.
Remarquez moi les tags j’aime plutôt : dans la grisaille ambiante un peu de fantaisie colorée avait au moins le mérite de faire se retourner les gens sur mon passage. Rien de pire que de passer inaperçu même si je feignais d’ignorer les railleries et les sarcasmes qui m’accompagnaient.

Soit, je suis démodé et du même coup la fermeture de la ligne a été décrétée. Cette ligne que je connais par cœur pour l’avoir parcourue pendant tant d’années et sur laquelle j’effectue aujourd’hui mon dernier voyage en forme d’aller simple.
Il y a bien eu ici ou là quelques voix qui se sont élevées, quelques protestations émanant de particuliers déjà résignés. Rien n’y a fait. Il y a même eu une association qui s’est constituée – Préservons notre patrimoine, sauvons les trains de nos régions- . Pancartes, banderoles, défilés : aucun argument n’a pu empêcher l’inéluctable de se produire : ni la désertification rurale, ni l’absence de lien social. Pas assez rapide, pas assez rentable, le verdict est tombé, sans appel : on n’arrête pas le progrès.

Derniers kilomètres en rase campagne. Gares désaffectées. Passages à niveaux en berne. Instinctivement je ralentis, histoire sans doute de faire durer le plaisir, de retarder l’échéance. Au bout du périple je ne sais que trop ce qui m’attend : les flonflons de la fête et l’orchestre de l’harmonie municipale ; on aura décoré pour l’occasion les quais de la gare, dressé des tables pour le buffet, les notables honoreront de leur présence ce moment historique et avec solennité prononceront leurs discours, sincères, compassés et grandiloquents. C’est comme si j’y étais. Je les entends déjà rivaliser de superlatifs : « une conduite exemplaire tout au long de ces années, une fiabilité légendaire, une régularité sans faille qui fait l’honneur des chemins de fer, des milliers de kilomètres parcourus sans le moindre accrochage ou accident, le grand prix de la sécurité décerné à titre posthume, jamais une panne, une ponctualité qu’on nous envie bien au-delà de nos frontières etc.…etc.… »
Applaudissements nourris pour la circonstance, larme à l’œil pour quelques nostalgiques, 3 notes de musique qui sonnent faux, rideau, fin de la représentation.

Nous y sommes donc, le glas de la retraite a sonné, place aux jeunes : du renouveau, de la vitalité, du dynamisme, de la vitesse que diable ! Allez : qu’on en finisse, à quoi bon ressasser les regrets teintés d’amertume ?
Encore quelques centaines de mètres et déjà je devine les premiers aiguillages qui se profilent, qui dessinent leur toile complexe et qui s’enchevêtrent sans queue ni tête, décrivant des arabesques impossibles à déchiffrer. Et c’est le déclic, impensable il y a encore quelques minutes : je ne réfléchis pas. C’est vrai que j’ai tout à coup des fourmis dans les bielles. Dans une embardée (j’allais dire volte-face mais n’exagérons pas) je quitte la voie principale et bifurque sur une voie secondaire qui me tend les bras, comme une invitation. Je prends la tangente. Oui parfaitement, je m’évade, je fuis sous le regard médusé de l’assistance. Stupide, le chef d’orchestre garde sa baguette en l’air, comme pétrifié au moment précis où il allait battre la mesure. Le maire reste bouche bée : un train fantôme ne lui ferait pas plus d’effet. J’accélère, grisé par un vent de liberté. Pas le moment de dérailler. A moi les grands espaces !Cette étendue à perte de vue devant moi, ce sont les steppes et la taïga d’Asie centrale. Cette colline qui semble se profiler à l’horizon c’est le Machu picchu que je vais gravir sans me retourner, mon Pérou à moi. Je dévale à tombeaux ouverts les pentes des montagnes qui surplombent les fjords norvégiens, j’avale sans ralentir les courbes en pleine savane africaine, je fonce à travers la pampa argentine, je …. Je rêve.

Et soudain c’est le cauchemar, l’horreur- ces panneaux – non ce n’est pas possible – voie sans issue –Je suis sur une voie de garage, sans aucun échappatoire. Destination nulle part. Déjà se dressent, menaçants, monstrueux d’immobilisme, les butoirs qui marquent la fin de la ligne et destinés à arrêter les trains au bout de leur course. Fait comme un rat, je suis pris au piège. Ralentir ? J’hésite une fraction de seconde, c’est ce qu’on doit appeler l’instinct de conservation. Je lève le pied et puis non : je ne vais pas leur faire ce plaisir. Je ne veux plus vieillir. Par contre je veux bien mourir. Alors j’accélère, au maximum de ma puissance, et je jette mes dernières forces. Dernier virage. Dernière ligne droite : la plus rapide, la plus longue, interminable. Le public, debout, retient son souffle. Ma dernière volonté : qu’on dise de moi en guise d’épitaphe : « ce train était devenu fou, qu’il repose en paix «.
Encore quelques mètres. Je suis à bout de souffle. Terminus du train.


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